🟡 Bazin : le dernier acte de pouvoir 

Pourquoi sa succession compte plus que ses rĂ©sultats 

Par Marc Imperiali – HUMINT Advisory

Quelques phrases ne sont jamais anodines. Surtout lorsqu’elles sont prononcĂ©es par un dirigeant qui, depuis plus de douze ans, a passĂ© son temps Ă  dĂ©placer des lignes que peu voyaient bouger.

À l’AssemblĂ©e GĂ©nĂ©rale d’Accor, SĂ©bastien Bazin a annoncĂ© que son mandat actuel serait probablement le dernier.

La plupart des observateurs y ont vu une information de gouvernance.

Une transition.

Une succession.

Une question d’agenda.

Lorsqu’un dirigeant a profondĂ©ment transformĂ© une entreprise prĂ©pare son dĂ©part, la question n’est pas son dĂ©part.

La question est :

Que pense-t-il avoir construit ?

Et surtout :

Que croit-il devoir lui survivre ?

DerriÚre chaque succession se cache une représentation du futur.

Et parfois, un aveu silencieux.

I. Le PDG qui n’Ă©tait pas hĂŽtelier

Et il ne l’a jamais vraiment Ă©tĂ©.

Son logiciel mental n’est pas celui d’un exploitant.

Ce n’est pas celui d’un directeur d’Ă©tablissement.

Ce n’est pas celui d’un gestionnaire de chambres.

Bazin est un homme du capital.

Un homme des systĂšmes.

Un homme des équilibres.

Un lecteur de modÚles économiques.

Lorsqu’il prend les commandes d’Accor en 2013, l’entreprise reste encore largement pensĂ©e autour de ses actifs.

La valeur réside dans ce qui se possÚde.

Les murs.

Les bĂątiments.

Le patrimoine.

Douze ans plus tard, la valeur s’est dĂ©placĂ©e.

Les murs sont toujours lĂ .

Mais le pouvoir est ailleurs.

Dans les marques.

Dans la distribution.

Dans la fidélisation.

Dans les données.

Dans les expériences.

Dans les flux.

Dans la capacitĂ© Ă  exister avant l’arrivĂ©e du client et aprĂšs son dĂ©part.

Le déplacement est considérable.

II. La constante cachĂ©e d’Accor

Une idĂ©e revient depuis l’annonce de sa succession.

Accor doit-il ĂȘtre dirigĂ© par un hĂŽtelier ?

La question paraĂźt logique.

Elle ne l’est pas forcĂ©ment.

Pour une raison simple.

Lorsqu’on regarde l’histoire officielle du groupe, on voit un champion mondial de l’hĂŽtellerie.

Lorsqu’on regarde son histoire rĂ©elle, on dĂ©couvre autre chose.

Les plus grands dĂ©placements stratĂ©giques d’Accor ont souvent Ă©tĂ© initiĂ©s par des hommes qui regardaient au-delĂ  de l’hĂŽtellerie.

Lorsque Paul Dubrule et Gérard Pélisson créent Novotel en 1967, ils ne sont pas issus du monde hÎtelier.

Ils reviennent des États-Unis.

Ils observent l’essor des motels amĂ©ricains.

Ils comprennent qu’une rĂ©volution est en marche :

la mobilité.

L’automobile.

Le tourisme moderne.

Les déplacements professionnels.

Ils ne rĂ©inventent pas l’hĂŽtel.

Ils réinventent la réponse à un nouveau comportement.

Le sujet n’Ă©tait dĂ©jĂ  pas l’hĂŽtellerie.

Le sujet était le voyageur.

PrÚs de soixante ans plus tard, Bazin réalise un mouvement étonnamment similaire.

Lui non plus n’est pas hĂŽtelier.

Et pourtant il transforme profondément Accor.

Pourquoi ?

Parce qu’il regarde le monde avant de regarder son secteur.

Dubrule et Pélisson avaient vu la révolution de la mobilité.

Bazin a vu la rĂ©volution des plateformes, des marques et de l’expĂ©rience.

La question n’est donc peut-ĂȘtre pas de savoir si son successeur sera hĂŽtelier.

La question est :

Quelle révolution sera-t-il capable de voir avant les autres ?

III. Le marché regarde les chiffres. Bazin regarde les déplacements.

Les résultats sont excellents.

Le chiffre d’affaires dĂ©passe 5,6 milliards d’euros.

L’EBITDA dĂ©passe 1,2 milliard.

Plus de 300 ouvertures sur une seule année.

Un pipeline mondial impressionnant.

Pourtant quelque chose intrigue.

La valorisation boursiĂšre d’Accor ne reflĂšte toujours pas totalement sa transformation.

Pourquoi ?

Parce que les marchés aiment les catégories simples.

Un groupe immobilier.

Un groupe hĂŽtelier.

Un acteur technologique.

Une maison de luxe.

Accor est devenu un objet plus difficile Ă  lire.

Ni totalement hĂŽtelier.

Ni totalement plateforme.

Ni totalement luxe.

Ni totalement technologie.

Les marchĂ©s appliquent souvent une dĂ©cote Ă  ce qu’ils ne comprennent pas parfaitement.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui se joue aujourd’hui.

IV. DerriĂšre la succession, la recomposition du pouvoir

Une autre lecture mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e.

Car la succession de Bazin ne se joue pas uniquement dans les couloirs du conseil d’administration.

Elle se joue aussi au capital.

Et c’est probablement là que se trouve une partie de l’explication.

Pendant plus d’une dĂ©cennie, Bazin a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une situation rare : les actionnaires lui ont laissĂ© le temps de transformer Accor.

La priorité était claire.

Sortir le groupe de son ancien modĂšle.

Réinventer sa création de valeur.

Développer le luxe.

Faire émerger un champion mondial capable de rivaliser avec les grands acteurs internationaux.

Cette phase est aujourd’hui largement accomplie.

Mais les équilibres autour du groupe ont changé.

D’un cĂŽtĂ©, Qatar Investment Authority et Kingdom Holding.

Deux actionnaires intimement liĂ©s Ă  l’acquisition de Fairmont, Raffles et SwissĂŽtel.

Leur logique est celle du temps long.

Ils regardent Accor comme un actif stratĂ©gique mondial, capable d’incarner une certaine vision du luxe, du tourisme et de l’influence internationale.

De l’autre, les grands investisseurs financiers internationaux.

Leur question est beaucoup plus directe :

Pourquoi Accor vaut-il encore relativement peu en Bourse au regard de sa transformation ?

Car c’est l’un des paradoxes de l’ùre Bazin.

La transformation opérationnelle est largement reconnue.

La transformation boursiùre l’est beaucoup moins.

Puis arrive Parvus.

Devenu le premier actionnaire du groupe.

Et avec lui apparaĂźt une autre logique.

Non pas celle de la transformation.

Mais celle de l’accĂ©lĂ©ration.

Une question que tous les administrateurs entendent désormais :

Quelle est la prochaine étape de création de valeur ?

Or cette question n’est plus celle de 2013.

En 2013, Bazin devait transformer Accor.

En 2026, son successeur devra probablement convaincre que cette transformation peut dĂ©sormais ĂȘtre pleinement valorisĂ©e.

Ce ne sont pas les mĂȘmes batailles.

Et peut-ĂȘtre pas les mĂȘmes dirigeants.

C’est ici que la phrase de Bazin prend une profondeur particuliùre.

“Je partirai lorsque la bonne personne sera trouvĂ©e.”

Traduit en langage HUMINT :

“Je partirai lorsque sera trouvĂ© le dirigeant capable de rĂ©concilier trois visions diffĂ©rentes d’Accor.”

L’Accor du luxe.

L’Accor des marchĂ©s financiers.

L’Accor des opĂ©rateurs et des marques.

Car le prochain PDG devra probablement rĂ©ussir quelque chose que Bazin n’a jamais eu Ă  faire :

Convaincre simultanĂ©ment ceux qui veulent poursuivre la transformation, ceux qui veulent accĂ©lĂ©rer la valorisation et ceux qui veulent prĂ©server l’identitĂ© du groupe.

Vu sous cet angle, la succession n’est plus une question de personnes.

Elle devient une nĂ©gociation silencieuse entre plusieurs visions de l’avenir.

Et c’est peut-ĂȘtre lĂ  que se joue le vĂ©ritable enjeu des deux prochaines annĂ©es.

V. Ce que devient rĂ©ellement l’hĂŽtellerie

Pour comprendre la succession de Bazin, il faut comprendre ce que devient son industrie.

Pendant des dĂ©cennies, l’hĂŽtellerie vendait une chambre.

Puis elle a vendu un séjour.

Aujourd’hui, elle commence Ă  vendre autre chose.

Une prise en charge.

Une continuité.

Une expérience mentale.

Une simplification de la vie.

Regardons ce qui se passe autour de nous.

Four Seasons ne se contente plus de vendre des hĂŽtels.

Le groupe propose désormais des tours du monde à bord de son Airbus A321neo aménagé en jet privé.

Le client n’achĂšte plus un transport.

Ni un hébergement.

Il achÚte un parcours intégral.

Une expérience sans rupture.

Une parenthÚse organisée.

L’hĂŽtel devient une Ă©tape.

L’expĂ©rience devient le produit.

MĂȘme logique chez LVMH.

Cheval Blanc.

Belmond.

Les nouvelles initiatives ultra-premium.

L’objectif n’est plus simplement d’hĂ©berger.

L’objectif est de prolonger un univers.

Une émotion.

Une identité.

Une appartenance.

Le produit réel devient invisible.

VI. La bataille qui commence

C’est probablement ici que se situe la rĂ©flexion de Bazin.

Le concurrent d’Accor n’est plus uniquement Marriott.

Ni Hilton.

Ni Intercontinental.

Le concurrent devient tout acteur capable de capter durablement l’attention, le dĂ©sir et la fidĂ©litĂ© d’un client.

Le luxe.

Les plateformes.

Les communautés.

Les programmes de fidélité.

Les technologies immersives.

Les Ă©cosystĂšmes d’expĂ©rience.

Le terrain de jeu s’Ă©largit.

Et lorsque le terrain change, les profils de dirigeants changent également.

VII. L’hypothĂšse que personne n’ose vraiment formuler

Et si le prochain dirigeant d’Accor n’Ă©tait pas hĂŽtelier ?

Mieux encore.

Et si c’Ă©tait une femme ?

La question n’est pas idĂ©ologique.

Elle est stratégique.

Les transformations qui attendent Accor nécessitent moins de contrÎle hiérarchique.

Moins d’expertise opĂ©rationnelle pure.

Et davantage :

  • d’orchestration ;
  • de lecture des parties prenantes ;
  • de gestion de coalitions complexes ;
  • de comprĂ©hension comportementale ;
  • de maĂźtrise de l’expĂ©rience client.

Autrement dit :

des qualitĂ©s que l’on retrouve souvent chez des dirigeants issus du luxe, des marques mondiales, des services premium ou des plateformes.

Si la prochaine bataille porte sur l’Ă©motion, l’expĂ©rience et la fidĂ©litĂ©, alors le terrain de recrutement dĂ©passe largement l’industrie hĂŽteliĂšre.

VIII. Ce qui se passe probablement dans la tĂȘte de Bazin

C’est ici que la lecture devient vĂ©ritablement HUMINT.

Je ne crois pas que Bazin se demande :

« Qui saura gĂ©rer Accor ? »

Cette question est déjà résolue.

Les équipes existent.

Les processus existent.

Les marques existent.

Les résultats existent.

La vraie question pourrait ĂȘtre :

« Qui saura dĂ©placer Accor une deuxiĂšme fois ? »

Car c’est exactement ce qu’il a lui-mĂȘme accompli.

Les grands transformateurs ne cherchent pas leur clone.

Ils cherchent quelqu’un capable de rendre leur propre modĂšle insuffisant.

Cette nuance est fondamentale.

Elle distingue les bĂątisseurs des conservateurs.

IX. Le dernier acte de pouvoir

La phrase la plus intĂ©ressante de Bazin n’est probablement pas :

« Je pars. »

Mais :

« Je partirai lorsque la bonne personne sera trouvĂ©e. »

Cette phrase est extraordinairement révélatrice.

Elle montre qu’il ne raisonne pas en calendrier.

Il raisonne en transmission.

Il ne cherche pas une date.

Il cherche un profil.

Un dirigeant.

Une vision.

Un successeur capable de porter le prochain déplacement stratégique.

MĂȘme lorsqu’il annonce son dĂ©part, Bazin continue de façonner le cadre dans lequel les autres vont prendre leurs dĂ©cisions.

C’est peut-ĂȘtre lĂ  son dernier acte de pouvoir.

X. Ce que révÚle réellement une succession

Les entreprises présentent souvent les successions comme des questions de personnes.

En réalité, elles sont presque toujours des questions de croyances.

Le successeur choisi révélera moins ce que le conseil pense du candidat.

Il rĂ©vĂ©lera ce que le conseil pense de l’avenir.

Choisir un financier dira une chose.

Choisir un hĂŽtelier en dira une autre.

Choisir une personnalité du luxe révélera encore autre chose.

Choisir un profil technologique ou expérientiel constituerait un message beaucoup plus radical.

Le futur dirigeant sera un signal.

Avant mĂȘme d’ĂȘtre un dirigeant.

XI. La vraie question

Le marché cherche à savoir qui remplacera Sébastien Bazin.

La question n’est pas :

Qui remplacera Bazin ?

La question est :

Quelle entreprise pense-t-il avoir construite ?

Car le choix du successeur nous dira quelque chose de beaucoup plus important que n’importe quel plan stratĂ©gique.

Il nous dira si Accor est encore un groupe hĂŽtelier.

Ou s’il est dĂ©jĂ  devenu autre chose.

Une plateforme mondiale d’expĂ©riences.

Un orchestrateur de marques.

Un crĂ©ateur d’univers.

Un gestionnaire d’Ă©motions.

Un écosystÚme de fidélité.

Quelque chose que le marché commence seulement à percevoir.

Les dirigeants ordinaires transmettent une fonction.

Les dirigeants stratégiques transmettent une entreprise.

Les plus rares transmettent une vision du futur.

Dubrule et Pélisson avaient vu la révolution de la mobilité.

Bazin a vu la rĂ©volution des marques, des plateformes et de l’expĂ©rience.

Le prochain dirigeant révélera la révolution suivante.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cette raison que la succession de SĂ©bastien Bazin n’est pas un sujet de gouvernance.

C’est un sujet de prospective.

Car parfois, le choix d’un successeur nous apprend moins sur celui qui arrive que sur celui qui part.

Et sur ce qu’il croit voir Ă©merger derriĂšre l’horizon.

Le regard doit s’orienter vers le prochain dĂ©placement du centre de gravitĂ©.

#HumintAdvisory


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